La routine

Parfois, La Couture et moi, c'est un peu morose.

On est ensemble depuis trop longtemps. En fait, on a un peu grandi ensemble. Elle me susurrait des bêtises à l'oreille pendant que je confectionnais au kilomètre des pantalons larges en velours côtelé inspiration mi-Che Guevara/mi-clochard qui se fondaient parfaitement dans le décor pendant les concerts de La rue Kétanou.

 

La routine

On a affronté ensemble les affres de la vie étudiante, elle m'a poussé à faire mes premières besaces inspiration mi-indienne/mi-moche pour faire rentrer gratos du whisky en soirée.

Elle m'a suivie dans mon premier boulot, une trousse doublée sérieuse pour avoir l'air d'une vraie adulte.

Elle était là pour les rideaux de l'appartement que j'ai acheté, pour recouvrir le canapé d'un coton rose inspiration mi-mémé/mi-peggy la cochonne et la table d'une nappe assez grande pour inviter au moins trois autres vrais adultes. Elle m'a pressée à la dernière minute pour débiter un bas de pyjama satin noir parce que mon mec dormait chez moi pour la première fois et ne semblait pas attiré par le velours éponge de chez Petit Bateau.

La routine

La couture a déménagé avec moi dans mon deuxième appart, mon mec a suivi le pyjama en satin. Il y a eu d'autres rideaux et d'autres canapés, puis une maison comme dans les téléfilms allemands avec une cloche qui fait ding ding à l'entrée d'un portillon en fer blanc.

Puis, arriva ce qui devait arriver, nous nous sommes reproduits.

La Couture n'était que joie, on ne l'avait jamais vue aussi hystérique. Elle m'a obligée à produire des tonnes de bavoirs mi-quiquinous mi-ridicules, des bloomers et des tours de lit. J'ai commencé à connaitre de tête la taille d'un protège carnet de santé et comme il lui en fallait toujours plus, La Couture m'a mis la main sur la gâchette pour ouvrir un blog afin d'étaler notre passion à la face du monde.

La routine
La routine
La routine

La Couture était devenue une industrie, elle en voulait toujours plus. Elle m'envoyait tous les jours des nouveaux projets sur les réseaux sociaux, m'a poussée à m'équiper, une surjeteuse pour mes trente ans, une lachine de découpe pour mes trente-trois, un atelier de fou dans les plans des travaux de la maison-téléfilm-allemands.

Et tu vois, moi, parfois, je n'avais plus envie. Alors, pour raviver la flamme, la Couture a soufflé à l'oreille de mon mec que ça serait cool de coudre une robe de mariée, et comme il est de bonne composition, il a dit "banco".

La routine

Et puis voilà, à force de se voir tous les jours, il y a quelques temps, la Couture et moi, on s'est un peu perdues. Une sombre histoire de trench. Elle avait exigé un deuxième Luzerne dans un tissu plus classique que le premier, un basique à porter tous les jours, un passe partout. Déjà, elle aurait dû savoir que j'aime les surprises. Et ben tu vois, ce Luzerne, pendant un moment, je me suis demandée si il ne signifiait pas la fin de notre idylle. Après tout ce temps passé ensemble, on ne se surprenait plus.

J'ai gansé machinalement les coutures intérieures, j'ai ourlé à la main sans aucun enthousiasme. Je me suis surprise à avoir des pensées sacrilèges "et si je l'avais plutôt acheté dans le prêt à porter". J'ai eu honte, j'ai terminé quand même, après plusieurs laborieuses semaines alors que j'avais torché le premier en quelques nuits enfiévrées.

Il faisait une chaleur à crever dans l'atelier de la maison-téléfilm-allemand, j'ai eu des envies d'évasion. J'ai pensé me barrer loin avec Le tricot ou n'importe quel autre tentateur. J'ai laissé glisser La Couture dans les limbes de mes souvenirs, hormis deux trois carrés démaquillants pour donner le change en public.

La routine

Et puis un dimanche matin, il faisait toujours atrocement chaud sous les combles, La Couture m'a regardée d'un air coquin en me tendant une viscose imprimé jungle. On manquait de jupes, il fallait faire vite. Sans que je m'en rende compte, on était de nouveau comme avant, sans entraves, avec des papillons dans le ventre. 

La semaine de la rentrée, l'automne a pointé son nez. J'ai ouvert mon placard et je suis tombée sur le trench Luzerne. Mi-classique mi-chic. Je l'ai enfilé comme on retrouve un vieil ami avec qui on a vécu des choses qui ne se racontent pas, et j'ai emmené l'enfant à l'école.

Et là, tandis qu'il gravissait seul les marches qui mènent à l'étage des élémentaires, portant fièrement le T Shirt à l'effigie de Zeus (l'enfant est un peu mégalo) qu'il avait commandé la veille, j'ai souri doucement.

On a bien fait de s'accrocher.

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À propos

Moulthilde

Maman d'un petit dodu, je fais de la couture pour lui et ses congénères dès que j'ai du temps libre. Et donc, je ne fais plus de sport, je ne mange pas équilibré, et mes ongles n'ont pas vu de lime depuis le second empire.
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Lucette007 28/10/2019 22:11

C'est un régal à lire ce post ! Génial et très joli trench

Moulthilde 05/11/2019 12:27

merci ! ton pseudo est trop rigolo !

Tasticottine 11/10/2019 09:57

Comme à chaque fois, je me régale de ta plume.
Et tu as été bien inspirée de t'accrocher, vous formez un si beau couple, la couture et toi!
Preuve en est ce joli trench.

Moulthilde 05/11/2019 12:27

Bon fail par contre, je ne rentre déjà plus dans le trenh^^ Ca sera pour l'automne prochain !

Les Bibous 10/10/2019 18:36

Bravo pour ce bel article si bien écrit :-) et ... joli trench!

Moulthilde 05/11/2019 12:27

Merci :)

Mentalooo 14/09/2019 23:34

Merci pour cet article qui m'a fait sourire en repensant aux concerts de la rue Ketanou et au style vestimentaire de l'époque :-)
Bravo pour ce luzerne, il est très beau !

Moulthilde 19/09/2019 14:59

Oui c'était le bon temps^^

Anne Marie 10/09/2019 17:40

Ton article me parle. Je suis parfois dans cet état d'esprit. Alternance de passion entrecoupée de moments de flemmingite aigüe. Heureusement, l'envie revient. Merci à toi d'avoir exprimer si bien ce que je ressens. Et compliments pour ton beau Luzerne. Bonne rentrée à toi et aux hommes dodus. ????????????

Moulthilde 19/09/2019 15:01

Merci ! Oui ça fait le yo yo, en même temps ça laisse le temps pour d'autres choses :)

lucie Grandgirard 10/09/2019 17:25

C'est le genre de post que mérite 2 lectures: un pour le texte et un second pour les photos. Il est très bien ce trench, et le récit aussi!

Moulthilde 19/09/2019 15:02

Merci Lucie !

A PLATES COUTURES 10/09/2019 16:32

En tout cas, tu n'as pas perdu ta plume, et ça c'est top !
Pour la couture, je crois qu'il y a des bas pour tout le monde, moins d'envie, et des projets qu'on a du mal à concrétiser ... Heureusement, ça repart toujours ;) Bonne continuation !

Moulthilde 19/09/2019 15:02

L'écriture aussi ça fait des hauts et des bas en terme de motivation^^D'où l'inconstance de mes posts...

Fanfreluche 10/09/2019 16:21

J'ai avalé ton article comme on dévore un bon roman. Je me suis reconnue, bien que la couture ne m'ait vraiment happée que depuis 4-5 ans. Tantôt passion dévorante, tantôt flemmingite aiguë. Tantôt enthousiasme et réussite, tantôt projet boulet. Mais on y revient toujours et le bonheur/la fierté du produit fini fait main surpasse tout. Bravo pour ton trench.

Moulthilde 19/09/2019 15:03

Ca me fait plaisir que plein de gens se reconnaissent ! On est bien toutes les mêmes^^

Chantal 10/09/2019 16:13

Quel travail perlé !
Et quel style !
Heureusement que la Couture ne vous a pas volé votre talent pour raconter de belles histoires. Il en a de la chance le petit Zeus !

Moulthilde 19/09/2019 15:04

Merci Chantal <3

Val 10/09/2019 15:42

Merci pour ce joli article plein de tendresse et si bien écrit. Je ne suis pas née avec la couture, loin de là, mais les sentiments sont les mêmes. Il y a des moments de passion intense ou l'on ne pense qu^à ca, des moments de colère, de haine suivi de période de désintérêt, de dédain et puis la flamme réapparait et s'est reparti pour un tour... un peu comme l'amour non ? Encore merci pour ce partage :-)

Moulthilde 19/09/2019 15:04

Un peu comme l'amour oui :-)